• A la morne chartreuse, entre des murs de pierre,
    En place du jardin l'on voit un cimetière,
    Un cimetière nu comme un sillon fauché,
    Sans croix, sans monument, sans tertre qui se hausse:
    L'oubli couvre le nom, l'herbe couvre la fosse;
    La mère ignorerait où son fils est couché.

    Les végétations maladives du cloître
    Seules sur ce terrain peuvent germer et croître,
    Dans l'humidité froide à l'ombre des longs murs;
    Des morts abandonnés douces consolatrices,
    Les fleurs n'oseraient pas incliner leurs calices
    Sur le vague tombeau de ces dormeurs obscurs.

    Au milieu, deux cyprès à la noire verdure
    Profilent tristement leur silhouette dure,
    Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux,
    Pendant que du bassin d'une avare fontaine,
    Tombe en frange effilée une nappe incertaine,
    Comme des pleurs furtifs qui débordent des yeux.

    Par les saints ossements des vieux moines filtrée,
    L'eau coule à flots si claire dans la vasque éplorée,
    Que pour en boire un peu je m'approchai du bord...
    Dans le cristal glacé quand je trempai ma lèvre,
    Je me sentis saisi par un frisson de fièvre:
    Cette eau de diamant avait un goût de mort!


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  • J'étais à toi peut-être avant de t'avoir vu,
    Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne;
    Ton nom m'en avertit par un trouble imprévu;
    Ton âme s'y cachait pour éveiller la mienne.
    Je l'entendis un jour et je perdis la voix;
    Je l'écoutais longtemps, j'oubliais de répondre;
    Mon être avec le tien venait de se confondre:
    Je crus qu'on m'appellait pour la première fois.
    Savais-tu ce prodige? Eh bien! Sans te connaître,
    J'ai deviné par lui mon amant et mon maître,
    Et je le reconnus dans tes premiers accents,
    Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants.
    Ta voix me fît pâlir, et mes yeux se baissèrent.
    Dans un regard muet nos âme s'embrassèrent;
    Au fond de ce regard ton nom se révéla,
    Et sans le demander j'avais dit: "Le voila!"
    Dès lors il ressaisit mon oreille étonnée;
    Et y devint soumise, elle y fut enchaînée.
    J'exprimais par lui seul mes plus doux sentiments;
    Je l'unissais au mien pour signer mes serment.
    Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes,
    Et je versais des larmes.
    D'un éloge enchanteur toujours environné,
    A mes yeux éblouis il s'offrait couronné.
    Je l'écrivais... bientôt je n'osais plus l'écrire,
    Et mon timide amour le changeait en sourire.
    Il me cherchait la nuit, il berçait mon sommeil,
    Il résonnait encore autour de mon réveil:
    Il errait dans mon souffle, et, lorsque je soupire,
    C'est lui qui me caresse et que mon coeur respire.
    Nom chéri! nom charmant! oracle de mon sort!
    Hélas! que tu me plais, que ta grâce me touche!
    Tu m'annonças la vie, et, mêlé dans la mort,
    Comme un dernier baiser tu fermeras ta bouche.

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  • J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;
    Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
    Que les noeuds trops serrés n'ont pu les contenir

    Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées
    Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
    Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.

    La vague en a paru rouge et comme enflammée.
    Ce soir, ma robe en est toute embaumée...
    Respires-en sur moi l'odorant souvenir.


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  • J'ai voulu des jardins pleins de roses fleuries
    J'ai rêvé de l'Eden aux vivantes féeries,
    Des lacs bleus, d'horizons aux tons de pierreries;
    Mais je ne veux plus rien; il suffit que tu ries.

    Car roses et muguets, tes lèvres et tes dents
    Plus que l'Eden, sont buts de désirs imprudents
    Et tes yeux sont des lacs de saphirs, et dedans
    S'ouvrent des horizons sans fin, des cieux ardents.

    Corps musqués sous la gaze où l'or lamé s'étale,
    Nefs, haschisch.. j'ai rêvé de l'ivresse orientale,
    Et mon rêve s'incarne en ta beauté fatale.

    Car, plus encor qu'en mes plus fantastiques voeux,
    J'ai trouvé de parfum dans l'or de tes cheveux,
    D'ivresse à m'entourer de tes beaux bras nerveux.


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  • Elle s'est endormie, un soir, croisant ses bras,
    Ses bras souples et blancs sur sa poitrine frêle,
    Et fermant pour toujours ses yeux clairs, déjà las
    De regarder ce monde, exil trop lourd pour Elle.

    Elle vivait de fleurs, de rêves, d'idéal,
    Âme, incarnation de la Ville éternelle.
    Lentement étouffée, et d'un semblable mal,
    La splendeur de Paris s'est éteinte avec Elle.

    Et pendant que son corps attend pâle et glacé
    La résurrection de sa beauté charnelle,
    Dans ce mondeoù, royale et douce, Elle a passé
    Nous ne pouvons rester qu'en nous souvenant d'Elle.


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